Et maintenant ?


© Nicola Fioravanti

Serait-il possible de profiter de la rupture que nous avons vécue pour donner enfin un coup de pied dans la fourmilière ?
Mais avant tout, sommes-nous assez nombreux pour générer un élan nouveau ?

Le système qui régit la culture en France et dans le monde, comme il régit tant d’autres domaines peut-il perdurer, empirer même ?
Ce qu’il en était du souffle, du dynamisme, des approches plurielles ont été remplacés par l’économie culturelle, la marchandisation des artistes comme du public, la vitrine de la France !
Être ou apparaître ?

L’art et la culture font société

La Grotte Chauvet, dont le témoignage nous bouleverse, laisse trace de ce qui faisait société.
Être créateur.trice, ce n’est pas être bankable, c’est donner forme à un besoin personnel bien sûr, mais qui entre en résonance avec les aspirations plus ou moins émergées d’une société à un moment donné : porte-parole, miroir ou narrateur de celle-ci…

Redimensionnons les dynamiques de la culture : en particulier le pyramidal élaboré par l’institution.
J‘appelle un changement de paradigme puisque en poétisant ce qui fait commun, l’artiste fait surgir une époque, une société : l’art concrétise l’histoire.

Et cela devrait induire un changement de place : plus que pour distraire, les artistes sont là pour signifier ce qui fait vie et société ici et maintenant.

Alors, me viennent quelques questions :

– Le système pyramidal est-il le plus légitime quand il est demandé aux artistes d’aller partout pour semer la pratique artistique (moi, je partage mon expérience…) à des tarifs indécents parfois ?

– Comment l’institution s’arrange-t-elle avec ces contradictions économiques et logistiques ?

– Un artiste partageant son expérience dans divers contextes cesse-t-il d’être artiste si elle ou il dépasse le quota des 55H prises en compte dans son intermittence ?
(Du site Légiculture : Dans la nouvelle annexe X, seules les heures d’enseignement peuvent être retenues dans la limite de 55 heures dans le décompte des 507 heures. Il est prévu que, pour pouvoir rentrer dans le calcul des 507 heures, ces heures d’enseignement doivent être « dispensées dans le cadre d’un contrat de travail avec un établissement dûment agréé » ). Qui donne les agréments ?

– Pourquoi saucissonne-t-on l’ensemble de nos pratiques ? En fin de compte, mise en œuvre, répétitions, spectacles amènent à une réflexion élargie puis à des déclinaisons qui sont explorées lors des ateliers et des pratiques partagées.

Et puis,
– Sont-ils/elles tellement dangereux ces artistes pour qu’on minimise, dévalorise ce que leur parole créatrice fait surgir à l’instant même de cette naissance?

– Pourquoi un tel déséquilibre entre les financements de ce qui est vital et qui construit: agriculture, soin, écologie, nettoyage et recyclage, recherche, instruction, création artistique … pour favoriser ce qui représente un danger : surexploitation des ressources naturelles, systèmes industriels, commerciaux et financiers toxiques, abandon des valeurs humanistes au profit de sociétés décidées à dominer le monde ?

Alors, où aller, et comment ?

Mon rêve de créatrice aujourd’hui :
J’attends un dialogue fécond avec le public, avec les autres créateurs, avec ceux qui pensent que le faire à mesure de l’humain est ce qui nous sauvera, dans l’art, et dans tant d’autres domaines!
J’attends plus de partage, j’attends d’être surprise au coin de la rue, j’attends de la fluidité.
Et surtout j’attends que ma parole soit entendue, discutée, prise en compte si elle est judicieuse.. . En tant que créatrice et en tant que femme !
Et je refuse la résignation !!!!

Et puisque les politiques font leur travail de politique avec beaucoup d’à priori, de distance, d’ignorance parfois; pourquoi ne laisse-t-on pas artistes et créateur.trice.s participer à l’élaboration d’une vraie politique culturelle ?
Pourquoi pas d’artistes dans les Think Tank ? Moi, ça me brancherais bien mais…
Sommes-nous trop cons? Pas assez citoyens ? Trop indociles ? Pas assez au fait de… ?

Les doutes d’où naissent des questions cash :

– Qui, dans l’institution écoute les corps intermédiaires représentant les divers univers du monde artistique et culturel ? De là-haut, on invite des « grands noms ». En quel nom parlent-ils/elles ?

– Si on regarde attentivement ce qui se passe : quel est le pourcentage de propositions retenues qui viennent du terrain par rapport à ce qui vient de personnes issues de l’institution qui gèrent la culture d’un point de vue théorique ?

– Toute cette histoire d’Education Artistique et Culturelle et d’une culture pour tous, serait-ce pour calmer l’ardeur des artistes qui ne sont pas au sommet de cette pyramide ?

– L’ensemble du discours serait-il une gigantesque hypocrisie ?

– Y aurait-il une structure là-dessous que j’appellerais mandarinat culturel ?

Une autre question :

Pour les artistes et techniciens du spectacle, en sommes-nous encore à l’intermittence ?
N’est-il pas temps de mettre en place l’alternative du revenu universel d’existence ? Une base qui rassemble celles et ceux dont le travail, artistique ou autre, n’est pas stable, régulier, garanti.
Une base qui permette à l’ensemble d’une population de ne pas être dans l’indigence. Une base qui repense l’exception culturelle et remette l’artiste au cœur de la société et non à la marge, dans une bulle qui apparaît privilégiée aux yeux du plus grand nombre.

Isabelle Magnin